Lettre publiée dans Le Devoir du 20 août 2026
D’une élection à l’autre, une même représentation faussée
Tel un oiseau de malheur, revenir sur les résultats nationaux et régionaux des élections québécoises de 2022 permet de prédire ceux de 2026. Le système majoritaire uninominal à un tour est en effet très prévisible : il entraîne invariablement des distorsions dans la représentation des idées politiques et dans celle de la population.
Ce système ne fausse pas seulement la représentation de chaque parti, il fausse aussi le portrait global. Le cumul des écarts entre les votes déposés et les sièges qu’ils procurent se mesure en établissant l’indice de distorsion d’une élection (forte distorsion = chiffre élevé). La note obtenue peut ensuite être comparée à d’autres élections et à d’autres modes de scrutin. Les élections de 2022 ont, par exemple, atteint un indice de distorsion de près de 26, plaçant celle-ci au 10e rang des plus hauts taux depuis 1867, soit quatre fois celui de pays utilisant un système proportionnel. Les indices régionaux de distorsions étaient encore plus élevés, atteignant entre 30 et 51 dans 13 régions, et c’est la règle à chaque élection. Lors des six dernières élections, seules Montréal et le Bas-Saint-Laurent n’ont jamais dépassé un indice régional de 25. Ces valeurs étant très semblables à celles des élections précédentes, 2026 ne fera pas meilleure figure, ni nationalement ni régionalement.
L’indice de distorsion d’une élection est la conséquence de l’accumulation de plusieurs formes d’écarts de représentation, en voici quelques-unes.
Rappelons d’abord qu’en 2022, seuls 41% des votes ont permis à la Coalition avenir Québec de remporter 72% des sièges et de gouverner sans se soucier des voix contraires, parlementaires comme citoyennes. C’était alors la 20e élection, sur les 43 tenues depuis 1867, produisant une telle supermajorité et la 16e grâce à moins de 50% des votes. Pour 2026, les projections de Qc125 alternent encore en un gouvernement majoritaire ou minoritaire, mais le Parti québécois pourrait battre le record en le formant grâce à seulement 30% des votes.
La monopolisation du pouvoir se répercutant également régionalement, il y a 4 ans, la CAQ a occupé entre 80% et 100% des sièges dans 13 régions, pour un vote aussi diversifié qu’ailleurs. Dans 9 de ces régions, la population est donc représentée exclusivement par la CAQ : les dix sièges des Laurentides, les sept de Chaudière-Appalaches et de Lanaudière, les cinq du Saguenay-Lac-Saint-Jean, les quatre de la Mauricie, les trois de l’Abitibi-Témiscamingue et les deux du Centre du Québec et de la Côte-Nord, ainsi que le siège du Nord-du-Québec. Ces monopoles régionaux étant habituels sous notre système, ils se reproduiront en 2026, Qc125 en projetant déjà 10, soit huit régions représentées uniquement par le PQ et deux par le PLQ. Conséquemment, le pluralisme politique ne sera accessible qu’aux populations de sept régions: seuls Capitale-Nationale, Estrie, Montérégie et Montréal obtenant des élu.e.s de trois partis, tandis que deux partis se côtoieraient dans Chaudière-Appalaches, Mauricie et Montérégie.
Lorsque la surreprésentation est extrême, la sous-représentation l’est aussi. En 2022, le Parti conservateur du Québec a récolté 13% des votes à travers le Québec, mais aucun siège alors que 14% des votes en procuraient 21 au PLQ. Même l’obtention de 32% des votes dans la région de Chaudière-Appalaches n’a pas permis au PCQ de décrocher l’un des sept sièges de cette région, alors qu’à Laval, ce même pourcentage procurait quatre des six sièges à la CAQ. En 2026, la CAQ pourrait bien être la plus grande perdante du système. Après 12 mois de scénarios l’excluant de l’Assemblée nationale, les projections du 12 août de Qc125 lui attribuent maintenant six sièges pour 20% des votes.
Les règles parlementaires accordant un statut particulier à l’opposition officielle, il est aberrant que le Parti libéral du Québec ait joué ce rôle pendant quatre ans, alors qu’il est arrivé en 4e place en nombre de votes, ayant récolté moins de votes que Québec solidaire. C’est la 7e fois depuis 1867 que se produit un tel renversement des rôles, faussant le portrait national. Avant août 2025, les projections de Qc125 annonçaient d’ailleurs un 8e renversement pour 2026, le PLQ se dirigeant alors vers l’opposition officielle sans être au 2e rang des votes.
Les votes perdus dans chaque circonscription sont aussi des symptômes d’une mauvaise représentation. En 2022, 53% des votes, soit 2,1 millions, ont été évacués des résultats parce qu’ils ne désignaient pas la personne gagnante. Ce taux a même été dépassé dans 12 régions, atteignant notamment 66% à Laval, 64% dans le Nord-du-Québec et 56% en Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine. De pareils taux, nationalement et régionalement, sont courants dans notre système et les élections de 2026 ne feront pas exception.
Aux votes perdus, ajoutons les expertises perdues. Alors qu’il n’est plus possible aujourd’hui de défendre une Assemblée nationale prenant des décisions pour toute la société sans inclure celle-ci, le système électoral ne fait rien pour diversifier la classe politique et maintenir les acquis. Les élections de 2022 ont globalement fait mieux que les élections précédentes, mais les portraits régionaux n’ont pas suivi. Seules sept régions ont atteint le score national de 46% de femmes élues, les autres dépassant rarement les 20%, comme ce fut le cas en Outaouais. Quant à l’élection de personnes racisées ou nées à l’étranger, les 16% atteints nationalement ne doivent pas faire oublier que 11 régions n’en comptent aucune parmi ses élues. Dans un gouvernement majoritaire, la diversification de l’Assemblée nationale dépend beaucoup du parti gouvernemental. Pour 2026 le PQ n’a pas encore annoncé toutes ses candidatures, mais le risque de recul est grand s’il ne présente, comme en 2022, que 37% de candidates, 6% de personnes appartenant à des minorités visibles et 7% nées à l’étranger, ainsi que le répertoriait le Journal de Québec. Les reculs de 2014 ne sont d’ailleurs pas bien loin, le pourcentage de femmes élues chutait alors de 33% à 27% et l’élection de personnes racisées ou nées à l’étranger passait de 10% à 6%.
Le système actuel n’est pas conçu pour distribuer le pouvoir en fonction du pourcentage des votes recueillis ni de manière à diversifier la classe politique. Il n’y a qu’une façon de faire cesser la mauvaise représentation qu’il produit : brisons le cycle en concevant un système proportionnel mixte compensatoire, accompagné de mesures structurelles, pour atteindre la parité et diversifier la représentation politique.
Les partis politiques disposent de quelques semaines pour annoncer quand ils iront dans cette voie.
Mercédez Roberge, autrice de Élections québécoises de 2022 et précédentes : s’indigner et remplacer le système électoral(2024) et de Des élections à réinventer, un pouvoir à partager (2019 – Éditions Somme toute). Présidente du Mouvement démocratie nouvelle de 2003 à 2010.
Sources:
- Données sur les élections de 2022 : Élections québécoises de 2022 et précédentes : s’indigner et remplacer le système électoral, Mercédez Roberge, octobre 2024.
- Projections pour les élections de 2026: Qc125, au 12 août 2026 et projections précédentes
- Données sur les candidatures en 2022 : Journal de Québec, Radiographie des candidats, et Minorités visibles: les «anciens» partis traînent de la patte.
20 août 2026
